Pouvez-vous m’indiquer votre profession et me décrire brièvement en quoi elle consiste ?

Je suis avocat à la Cour. Mon métier, c’est de défendre les intérêts de mes clients en justice, mais également dans des activités de conseil ou de consulting.

Avez-vous imaginé faire ce type de profession quand vous étiez enfant ?

Pas vraiment. C’est une profession que j’ai embrassée sur le tard. Bien que pourtant, ayant grandi dans un milieu de professions judiciaires, puisque ma mère et mon grand-père sont huissiers de justice. J’ai baigné dans cet environnement, mais la profession d’avocat était loin d’être une évidence. À dire vrai, quand j’étais enfant, j’étais attiré par les sciences et par l’ingénierie. J’ai réussi à allier les deux par mes secteurs de prédilection, mais c’est une profession qui m’a pris sur le tard.

Y’avait-il des avocats, en dehors de ces personnes de votre famille, qui étaient huissiers, qui vous ont donné l’envie quand vous étiez enfant ?

Assez peu. L’univers familial, ce sont des professions libérales, mais pas dans l’avocature. Mon père est expert-comptable, donc on est professions des chiffres et professions du droit, mais plutôt officiers ministériels, assez loin finalement et paradoxalement de cet univers d’avocat. Bien sûr, vous en côtoyez. J’ai grandi dans une ville de province, Avignon, vous avez le petit noyau d’avocats que vous connaissez de nom et de réputation. Vous avez toujours dans la profession des gens hauts en couleur, forcément, les noms circulent et on voit ce qu’ils font, les affaires qu’ils défendent dans les journaux. Ça peut être surprenant, une relation lointaine avec ce métier.

Quel est votre parcours d’étudiant et est-ce qu’il était directement lié à votre profession actuelle ?

Effectivement, je suis un juriste et un puriste. Je n’ai pas eu de parcours hybride. Je suis allé à la fac de droit après mon bac. J’ai fait une année de prépa pour tenter les Sciences Po après le bac, mais tout de suite après, je me suis dit et je pense que beaucoup d’étudiants sont dans cette situation, je suis plutôt attiré vers des études supérieures orientées vers le verbe et le droit est un tronc commun intéressant, sans vraiment de flammes pour certains métiers. J’ai eu le plaisir de me faire pas mal d’amis sur les bancs de la fac à Avignon, parce que c’est là où j’ai fait ma licence, qui eux, en revanche, avaient le feu sacré pour la profession d’avocat. C’est intéressant de voir ces parcours différents et de voir comment les gens que vous connaissez, notamment en licence, évoluent. Très peu deviennent avocat ou des professions juridiques dans le sens, moins que ce que l’on pourrait penser. Je crois que l’on en parle tout à l’heure, mais le cursus juridique a cet intérêt que derrière ce côté professionnalisant, il est très général. Vous avez beaucoup de profils qui se révèlent tout au long des études et ça peut être surprenant de voir certains parcours. Donc, licence de droit à Avignon dans une petite faculté magnifique en plein centre-ville, des conditions… En plus, avec le soleil du sud, c’est mieux que parfois le soleil de Paris-Sud qui n’est pas le même. 

J’ai de très bons souvenirs parce que c’était une faculté et c’est toujours, une faculté qui n’a pas la prétention d’être comme la Sorbonne, Assas, Paris-Sud, etc., mais qui a fait son devoir d’instruction fondamentale dans des matières juridiques et aussi, d’ouverture des consciences à d’autres matières connexes comme la pensée économique. Ça a été fait avec beaucoup de rigueur, avec beaucoup de passion. À titre de détail, on avait le contrôle continu à une époque où ce n’était pas répandu dans les universités. Un très bon souvenir de fondations. Ensuite, je me suis dit, je vais essayer d’avoir de plus grandes ambitions, je suis parti à Paris et j’ai intégré la Sorbonne Paris 1 en droit public général. Je voulais avoir une vision plus large et plus experte des matières de droit public, de droit administratif, de tout ce qui touche la relation entre les individus les collectivités publiques, et même l’État. Je voulais avoir cet approfondissement. Une rencontre de choc avec Paris, parce qu’Avignon, ce n’est pas la même ambiance, ce n’est pas la même échelle. J’ai découvert des enseignements exceptionnels et Paris 1 est à la hauteur de sa réputation en droit public, c’est une excellente université. 

À l’heure de la spécialisation et du master 2, j’étais en recherche d’une formation plus pratique, plus professionnelle et plus originale. J’ai toujours pensé que le master 2 était très binaire. Soit, vous allez dans un master 2 qui est la continuation logique de ce que vous avez fait depuis des années et vous souhaitez aller dans un niveau d’expertise très avancé, soit, à l’inverse, vous cherchez quelque chose qui vous met le pied à l’étrier au niveau professionnel. À l’époque, on parle de la profession d’avocat, ce n’était pas dans mes radars. C’est un ami qui m’a appelé un jour et qui m’a dit, je sais que tu te creuses la tête pour ces masters 2, tu ne sais pas quoi faire. À l’époque, j’habitais au Panthéon et cet ami me dit, viens me voir à Sceaux. Je me dis « Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? Où est-ce que c’est ? ». Il y a quelque chose qui pourrait t’intéresser, un master activités spatiales et télécommunications. Au début, j’étais hilare, je me suis dit « Qu’est-ce que c’est que ce truc qu’ils sont allés inventer dans cette ville inconnue qu’est Sceaux ? ». Je suis allé le voir, j’ai découvert Sceaux et j’ai découvert Paris-Sud et ce master particulier. Au début, vous avez toujours une réaction, surtout à l’époque, parce qu’on parlait moins du spatial et c’est bête, mais en 2010, les réseaux sociaux existaient depuis quelques années, mais c’était moins dans notre vie courante. Le smartphone était récent, c’était moins à la mode que maintenant et pourtant, c’était extrêmement important et capital. D’ailleurs, j’ai découvert une vraie communauté dans ces deux industries qui ont une relation intéressante avec l’université, qui a tranché avec ce que j’ai pu voir à Avignon et à Paris 1. 

Là, il y avait l’entreprise, les administrations, qui étaient au cœur de ce master hybride. J’y ai passé une année formidable, on a voyagé, on a fait des choses intéressantes au contact de l’industrie. C’est là où après, j’ai commencé à travailler et pas en tant qu’avocat, mais dans les affaires publiques pour un organisme de représentation d’intérêt des opérateurs télécoms. Pas loin de la profession d’avocat, mais toujours avec une certaine distance. C’est une année après mon entrée dans la vie active professionnelle à proprement parler que j’ai commencé une thèse en droit des télécommunications, qui portait sur le règlement des différends dans le secteur des télécommunications. Quelque chose de très particulier et inspiré de ce que je voyais dans ma vie professionnelle de tous les jours. J’ai voulu faire quelque chose, sortir de la logique top-down, d’avoir quelque chose du terrain et d’essayer d’en tirer une vraie réflexion académique et universitaire. C’est après ce doctorat que j’ai bifurqué vers la profession d’avocat, où là, je me suis dit, c’est peut-être intéressant d’aller voir ce qui se passe chez les avocats et là où j’ai eu l’occasion de réaliser un rêve qui était d’étudier aux États-Unis. J’ai pu aller à Berkley faire ce LM faire du business aussi parce que j’ai pu intégrer l’INSEA. Ça a parachevé mon cursus qui a été long.

Je voulais savoir durant toutes vos études, est-ce que vous avez eu des mentors ? Peut-être votre ami au début. Des personnes qui vous ont fortement influencé pour orienter ces études.

C’est vrai que parfois, on a l’image du mentor, cette personne qui vous prend par la main, qui vous incite à faire certains choix, qui vous oriente. Moi, j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de gens et des gens qui ont eu un impact, qui m’ont donné leurs conseils et que j’ai écoutés. Je n’ai pas de personnes en particulier. Le milieu familial, forcément, c’est votre première inspiration, ce sont vos premiers mentors. Du côté de mon père, la profession des chiffres ou du côté de ma mère et de mon grand-père, la profession d’officier ministériel, forcément, ça vous influence sur certaines visions. D’avoir notamment une vision plus réaliste du secteur judiciaire, d’avoir aussi une certaine éthique professionnelle. Dans ma vie d’avocat, il y a une grande partie de mon éthique professionnelle que je tire de ce background familial. Que ce soit l’observation de la situation, que j’essaie de garder un esprit de justice, ce sont des choses dont j’ai eu la chance d’avoir un contact très tôt. La vision aussi de l’entreprise et de la réalité des faits, c’est aussi très important au niveau comptable et ça s’est retrouvé dans cette pratique plus judiciaire. Le long des études également, il y a des professeurs qui ont pu me marquer, notamment à Avignon. Il y a un professeur d’histoire de la pensée économique, un Nord-Malien, un type absolument extraordinaire qui avait une capacité à inculquer des notions complexes et techniques à des juristes. 

Parfois, ça peut être compliqué et lui, m’a vraiment inculqué, cette valeur de l’enseignement, d’être toujours au service de l’étudiant. J’ai la chance de pouvoir enseigner et c’est vrai que c’est une éthique, là encore, professionnelle, qui m’a beaucoup touché et également, cette vision de « l’histoire est importante ». L’histoire dans le sens, le cours n’est pas simplement une note technique. C’est d’abord une histoire, c’est d’abord un récit. C’est extrêmement important. Tant au niveau académique, qu’au niveau professionnel et ça, parfois, on peut l’oublier, on peut avoir parfois, des approches de la profession plus techniciennes. C’est très important et c’est d’ailleurs capital, mais c’est bien aussi cette vision de récit, parce que même quand on va devant une juridiction, on raconte une histoire et la partie adverse, une autre version de l’histoire, mais c’est toujours une même histoire. Ensuite, en termes de personnalités, j’ai eu la chance de faire mon stage d’avocat avec maître Paul Lignières chez Linklaters. C’est une personnalité hors du commun et c’est en plus quelqu’un qui était intéressant, parce qu’il avait vu que mon parcours était spécifique. Avocat sur le tard et on est tous les deux docteurs en droit, donc il y avait une vision, pas spécifique, mais légèrement particulière du métier. 

Ça a été quelqu’un d’important parce qu’il a pu m’amener à cette profession avec ces spécificités. Également, si je devais citer quelqu’un d’iconique, ça serait l’attorney général d’Inde pour qui j’ai eu l’honneur d’être stagiaire. J’ai pu passer un mois à la Cour Suprême d’Inde. J’ai vu quelqu’un d’exceptionnel, c’est quelqu’un qui doit avoir maintenant, plus de 90 ans et qui est encore sur le pont. C’est une énergie exceptionnelle, mais c’est aussi une très grande écoute. C’est quelqu’un qui est très éloquent, parce que c’est quelqu’un qui sait écouter. J’ai vu une éthique professionnelle sur beaucoup, mais c’est ce qui fait notre profession. J’ai vu une grande éthique professionnelle, une grande expérience et une grande bonté, c’est quelqu’un qui était très sympathique, très gentil, très avenant, très ouvert. Cette vision aussi et on reboucle un peu avec ce premier cycle à Avignon et qui fait écho dans le parcours, je trouve, cette vision du procès, de la question juridique comme un récit. C’est lui qui m’a appris à faire, c’est un peu à l’indienne, mais je le fais de temps en temps pour mes clients français en off, c’est la fameuse liste des dates. C’est quelqu’un qui était obsédé par le fait d’avoir une chronologie des cas qu’il devait traiter. J’ai pu voir nombre de fois en audience, à la Cour Suprême d’Inde, l’efficacité extrême de ce procédé. Le juge en face, la juridiction, ne voyait pas une théorie, une thèse, défendue par une partie adverse, mais voyait vraiment une histoire racontée et forcément, l’impact est très important.

Excellent conseil. En auriez-vous d’autres à donner à des étudiants qui souhaitent devenir avocats ? Éventuellement, des étudiants qui voudraient avoir un parcours un peu similaire au vôtre.

Les étudiants qui se lancent à la faculté de droit en ayant la ferme intention de devenir avocats, ça, déjà, c’est une très bonne chose et si j’ai un conseil à leur donner, c’est d’essayer le plus vite possible, d’avoir des stages dans des petits cabinets. Dans d’autres professions du droit et du chiffre aussi. D’avoir une vision un peu transversale de ce secteur juridique, pour essayer d’avoir une culture professionnelle, la plus large possible. Ça, c’est un véritable atout, notamment quand vous avez cet avantage de savoir dès la première année, que vous voulez aller vers la profession d’avocat. C’est vrai encore une fois et ça pourrait être un conseil pour les autres étudiants en droit qui se posent des questions, c’est, paradoxalement, de ne pas paniquer. Surtout, dans cette période très particulière. Je le vois, j’ai fait un cours il n’y pas longtemps pour l’IUT de Sceaux, on est en face d’étudiants un peu marginalisés. L’institution universitaire, je la comprends aussi, a du mal à répondre à cette crise. L’enseignement, c’est quelque chose de très intellectuel, mais c’est quelque chose de très physique aussi, il y a un vrai échange quasi énergétique dans un amphithéâtre et malheureusement, même si ce n’est pas moi qui vais critiquer Zoom ou tous les logiciels que l’on peut trouver, parce que la technologie, c’est une chose extraordinaire, c’est un complément exceptionnel, mais ça ne peut pas se substituer à cela. Tout le monde l’a compris, même les plus fervents technophiles, que l’avenir à 100 % ne pouvait pas être par le digital. On se retrouve avec des étudiants, qui non seulement dans les secteurs juridiques, peuvent avoir cette peur du vide, parce qu’on me l’a dit plus tôt, les études de droit, ont cet avantage large et inclusives. 

Ce mot inclusif est à la mode, mais au niveau académique, le droit, c’est la filière, qui, quel que soit votre horizon ou votre parcours, peut vous accueillir et peut vous apporter quelque chose. Typiquement, les sciences économiques, la biologie, tout ce qui est technique, etc. tout de suite, vous mets dans une filière et ne vous enferme pas, mais vous donner une certaine destinée. En droit, naturellement, beaucoup de magistrats, d’avocats, etc., mais j’ai certains amis qui sont partis en gendarmerie, d’autres partis à l’armée, d’autres devenus consultants, d’autres dans la finance. Vous avez aussi des gens qui bifurquent après la licence et qui se disent, je veux d’autres horizons, mais qui gardent cette première expérience juridique et je trouve ça intéressant. Un conseil, pour ceux qui sont dans une logique professionnelle, qui se disent, je veux être magistrat, je veux être huissier de justice, je veux être notaire, je veux être avocat, enchaînez les stages, allez voir comment ça se passe et comme ça, vous emmagasinez de l’expérience pratique, mais n’oubliez pas le théorique.

Le conseil, pour ceux qui sont dans une logique plus, je suis venu en droit et il n’y a pas de honte, parce qu’il ne faut pas se leurrer, il y a beaucoup de gens qui vont vous dire, j’ai eu une rencontre, etc. Non, n’oubliez pas ce que vous aviez envie de faire. Vous aimiez bien la maquette de la fac de droit et vous êtes allé en droit, ce n’est pas grave, c’est aussi une très bonne chose. De ne pas céder à cette panique, et au contraire, et je rejoindrais le premier conseil que j’ai donné pour ceux qui ont un objectif prioritaire, allez voir ce qui se passe sur le terrain, ça peut être très intéressant, mais aussi, se concentrer sur l’effort intellectuel que demande la fac et de laisser le temps au temps. Je me rappelle que vous aviez parlé du mot « déclic » il n’y a pas longtemps, la troisième année a été pour moi le vrai déclic. C’est en troisième année que j’ai compris que j’étais un juriste.

Pouvez-vous nous indiquer le jour où vous avez prêté serment et quel souvenir vous en gardez ?

J’ai prêté serment le 14 avril 2018. J’espère que je ne me trompe pas. J’en garde un excellent souvenir. J’ai eu la chance en plus de le faire en présentiel et non pas derrière un ordinateur, mais j’ai foi en ce que le barreau organise après, une séance de rattrapage pour formaliser ça physiquement. J’ai eu la chance d’avoir cette belle cérémonie à la Cour d’Appel avec mes parents. C’est un très beau souvenir, à la fois professionnel, familial et un bon petit repas en face à la brasserie du Palais. Ça dure très longtemps. On ne se rend pas compte. Le public assiste à l’audience solennel, mais après, il y a tout le briefing de l’ordre. Les avocats aiment parler, donc ça peut être long.

Dans quel type de structure avez-vous commencé vos activités et quel était votre rôle ?

En tant qu’avocat, j’ai commencé dans une petite structure de niche, un petit cabinet, qui était et qui est toujours, centré autour du segment TMT (Technologies, médias, télécoms). Quelque chose de très spécifique, un cabinet fondé par une avocate qui a eu cette vision très tôt, du développement de ces activités de technologie et du « désert » juridique qui existait autour de ce secteur, qui pourtant, a bouleversé, chaque aspect de nos vies. C’est quelqu’un qui a eu cette idée de fonder cette petite boutique et qui s’est fait un nom sur la place parisienne. Après Linklaters, je pensais à tout type de structure, mais quand j’ai vu cette petite structure, très audacieuse sur certains aspects, qui essayait de développer des activités, notamment en Afrique, sur des secteurs aussi de pointe, je me suis dit, ça peut être intéressant. J’ai été recruté également pour développer une pratique spatiale et ça a été le détonateur, je me suis dit, ça peut être intéressant. J’ai commencé ma carrière dans les télécoms, mais mon master 2, c’est activités spatiales et télécoms, donc ça peut être aussi intéressant de repartir sur cette industrie. Voilà comment ça s’est fait.

Où exercez-vous maintenant ?

Maintenant, j’ai quitté ce cabinet et j’ai fondé ma propre structure. C’est une activité individuelle qui démarre. J’ai ma petite pratique spatiale aussi avec la fameuse Space Avocats. Je lance des activités avec des clients qui me suivent sur les aspects, soit télécoms et technologie et sur les aspects aussi spatiaux.

Quel est, pour le moment, votre meilleur souvenir ou vos meilleurs souvenirs professionnel(s) ?

Il y en a quelques-uns. Je pense qu’il y a des souvenirs très forts en Inde. La première fois où je me suis retrouvé à la Cour Suprême d’Inde, ça a été très fort. Ça a été un très gros choc. J’ai découvert des juridictions de « common low », parce que le droit indien est mélangé et métissé sur ces aspects. C’est une autre que par exemple la Cour de cassation ou le Conseil d’État. C’est une autre façon aussi de présenter la justice. Ça grouille, c’est eux-mêmes qui, parfois, l’appellent le cirque. Maintenant, ça s’est un peu policé avec le Covid, parce qu’il y a un moment, on me racontait que c’est beaucoup plus silencieux, mais c’est vrai que c’est une justice vivante et la controverse est très forte. Du coup, les avocats, c’est comme nous, mais c’est une vision plus ancienne de ce que l’on a pu connaître dans nos juridictions en Europe. Les avocats sont des personnages, notamment dans la Cour Suprême où ils sont peu et ça donne des audiences hautes en couleur.

C’est toujours drôle, parce que, que ce soit du côté des magistrats de la Cour Suprême ou du côté des avocats, il y a une complicité. Chaque côté de la barre s’amuse de l’autre et il y a cette ambiance, à la fois très solide, ce sont des gens qui ont des argumentations extrêmement élaborées, et ils ont cette capacité, du fait du pluralisme des sources du droit indien, de juger avec un esprit comparatif même comparatiste, qui est très impressionnant. Je me rappelle avoir rédigé des notes sur la laïcité en France pour des aspects de droit religieux Hindou et c’était sorti à la Cour Suprême à titre de comparaison. Ce sont des gens qui ont une grande plasticité dans leur métier, mais qui sont aussi très exubérants. Ça a donné des audiences particulières et ça, c’est un très grand souvenir. Après, effectivement, il y a aussi un très beau souvenir aussi, plus petit dans son amplitude, mais très intéressant, c’est le premier deal auquel j’ai participé. C’était quand j’étais stagiaire avec Paul Lignières et on est fier de voir le travail pour lequel on a donné quelques heures, voire beaucoup plus, arriver à quelque chose de très concret. C’est ce côté à la fois, découverte de l’étranger et découvert aussi du métier. Ça fait des souvenirs impérissables, c’est clair.

Je souhaite, à travers ce podcast, bien faire comprendre les spécificités de votre profession. Sachant que vous intervenez dans des jurys de concours d’éloquence, qu’est-ce que l’éloquence pour un avocat selon vous et comment l’utiliser au mieux ? Vaste question.

Effectivement, c’est une vaste question, mais capitale. Il est vrai que maintenant, et surtout à l’heure du Covid, la profession est très écrite. Je souhaite que l’on puisse revenir à un juste équilibre, parce qu’il faut de l’écrit, surtout avec la nature des contentieux et des affaires que l’on traite. On peut avoir un accompagnement oral, notamment dans les activités de conseil, mais il y a un travail rédactionnel qui est crucial. L’éloquence, paradoxalement et pour l’avoir vue à l’œuvre que ce soit en Inde ou dans d’autres expériences, c’est d’abord l’écoute. L’éloquence, pour moi, c’est d’abord le silence. Il y a une vraie différence et on le voit tout de suite, entre la personne qui souhaite occuper l’espace, avoir quelque chose qui fait mouche et qui peut parfois maladroitement aussi, en essayant de faire un esprit de plaquage, se dire, je vais occuper le terrain et comme ça, je serais éloquent. Malheureusement, ce n’est pas comme ça que ça se passe. Il y a un travail à rebrousse-poil, qui est de se dire, là, il faut que je me taise, il faut que je fasse silence et que j’écoute à la fois, puisque souvent, on est face à quelqu’un, ce que dit la partie adverse et aussi, se laisser le temps d’apprécier le silence. 

Ça fait cliché de dire qu’il y a des silences éloquents, mais c’est absolument vrai. J’ai eu la chance d’être en école d’arts dramatiques avec Jean Laurent Cochet et c’était un de ses préceptes d’être à l’aise avec le silence. C’est quelque chose que j’aime faire à Paris-Sud à Jean Monnet avec les IA. J’aime jouer de ces silences et je suis très heureux de voir de jeunes orateurs, ne pas avoir peur de ce silence. Maintenant, de même essayer de se départir du papier, c’est vrai que je suis très attaché à l’improvisation ou à une improvisation maîtrisée, parce qu’on peut avoir un plan, ça ne pose pas de problème. Mais souvent, le discours écrit, on y passe tous, mais j’engage souvent, les jeunes orateurs, à se départir le plus vite possible de ce papier qui, si au début, il peut apparaître comme étant un marche pied intéressant, n’en reste pas moins un marche pied. Il vous cantonne un peu. Et quand vous apprenez à vous départir de ça, là, vous devenez vraiment éloquent, parce que cette maîtrise du sans papier, de l’absence de support écrit, qui physiquement même, vous plonge vers la table, vous ne regardez pas les gens. 

C’est compliqué d’avoir une relation avec la personne avec laquelle vous parlez et ça se conjugue avec cette recherche du silence et de l’écoute. Par exemple, et ça fait écho à mes années d’art dramatique, le public vous parle même s’il est silencieux. Particulièrement chez Lysias, les gens sont là et je dis souvent ça aux candidats et je le crois profondément, le public hostile, ça n’existe pas. Les gens ont peur de ça et se disent, les gens vont me regarder et vont me juger, ce n’est pas vrai. Les gens, quand ils voient quelqu’un arriver sur scène, ils sont avec vous. Après, c’est à vous de gérer la relation et de faire qu’ils ne vous détestent pas et qu’ils ne soient pas indifférents. La pire des choses, c’est qu’ils deviennent indifférents à ce que vous dites, mais ça, c’est votre responsabilité en tant qu’orateur. Il faut écouter cette pulsation du public et votre adversaire ou en tout cas, la personne qui travaille avec vous. On le voit avec Lysias, même s’il n’y a pas de disputation en direct, puisque l’affirmatif parle, le négatif parle. Il y a quand même ce jeu d’écoute et ce jeu de réponse nécessaire.

Je regrette de ne pas avoir de caméra, parce que l’éloquence passe par le verbe, mais aussi par les gestes et là, j’en ai eu quelques-uns.

C’est le sudiste-là qui parle.

Les avocats font partie des professions réglementées dans le secteur juridique comme les notaires, les huissiers que vous connaissez bien et autres commissaires-priseurs. Quels sont les vecteurs de communication dont vous disposez ?

Traditionnellement, la publicité et la communication au sens large, c’est quelque chose qui est très réglementé et qui a été longtemps tabou dans la profession d’avocat. Maintenant, c’est largement libéralisé à ce niveau pour nous les avocats. Au niveau de la communication, la première des communications, pour moi, c’est votre relation client. Le client est content de ce que vous faites, il va en parler à ses contacts et le bouche-à-oreille va faire qu’on va venir vers vous. C’est bête, mais c’est la base. Après, plus perfectionné, vous avez tout ce qui est site Internet, la plaque, la carte de visite. Je suis un féru de la carte de vœux aussi, c’est mon côté vieux jeu. C’est un réflexe que j’ai appris dans les affaires publiques et je trouve que c’est très intéressant. À la fois, c’est un plaisir de correspondre avec certaines personnes avec lesquelles on n’a pas l’occasion d’échanger tout le long de l’année, mais il y a aussi un côté utilitariste. Il y a un côté plaisir d’envoyer quelque chose, d’avoir une relation qui perdure. Il y a des moyens plus élaborés comme la recherche, notamment spatiale et télécoms. Je m’astreins à faire de la recherche pour Lexis, pour les JurisClasseurs, etc. J’essaye de participer à des événements de l’agence spatiale européenne, d’écrire quelque chose, pour réfléchir aussi sur ma pratique. Forcément, ça vous fait connaître aussi. Après, il y a l’aspect 2.0 que j’affectionne particulièrement.

C’est tout ce qui est réseaux sociaux Instagram, etc. Je considère qu’Instagram a cette qualité, notamment pour la profession d’avocat, qui est que c’est un outil très malléable. On peut en faire ce qu’on veut, ça veut dire qu’on peut aussi l’adapter à ses exigences déontologiques, mais on peut aussi en faire quelque chose d’audacieux et d’intéressant. Je vois beaucoup de confrères qui maîtrisent ce réseau avec brio, mais c’est vrai que nos confrères anglo-saxons ont un cran d’avance sur nous. Ça se libéralise, ça se modernise et les réseaux sociaux ont ce grand intérêt. LinkedIn aussi fait partie des références et c’est intéressant de voir la profession réglementée, certes, mais avec raison, appréhender ce genre de médias qui sont importants. C’est aussi le service public de la justice. Le client, il a besoin d’être informé et le client maintenant, il va plus regarder Instagram ou Twitter ou les réseaux sociaux que d’acheter une revue spécialisée. Il faut être présent sur ces terrains.

Avez-vous une idée des autres canaux de communication qui pourraient vous mettre encore plus en lumière, en plus de ceux évoqués ?

C’est une question particulière. Un avocat et surtout quand on est installé de manière indépendante, on cherche à se démarquer. C’est une quête permanente, de quel va être le meilleur moyen de communication ? Les réseaux sociaux font partie des champs d’investigation et on voit tous les jours que ça se modifie, que les usages se modifient, donc c’est être à l’écoute d’un marché si on peut utiliser ce mot, mais en tout cas, de la population intéressée par les services juridiques. Je crois aussi beaucoup, notamment dans les secteurs industriels un peu particuliers à tout ce qui est événements en ligne, même, événements présentiels, les salons, etc. C’est quelque chose que j’aime faire, parce que la rencontre des industriels et des start-uppeurs, des innovateurs, notamment dans cette niche télécoms, espace, technologie, c’est crucial. C’est très technologique, mais le lien humain est très important et c’est ça qui m’intéresse. Sur ces aspects, dans cette pratique très spécialisée, j’ai essayé d’avoir une vision non seulement juridique, mais aussi industrielle du droit que je pratique. À la différence d’autres secteurs, le droit de ces industries en réseau pour les télécoms, c’est un droit façonné d’abord par la technologie et quand la technologie change, le droit change. Et ça, c’est très fort dans ces secteurs. Le spatial, n’en parlons pas. 

Donc il vous faut avoir cette curiosité et cette appétence et ça part aussi parfois, je me rappelle, vous parliez de souvenirs professionnels marquants, avoir pris part à un séminaire au Luxembourg le space mining, l’exploitation minière de l’espace et c’était extrêmement intéressant. J’étais à côté de représentants de grandes compagnies minières, qui sont tombés des nues en me voyant. Vous êtes avocat, mais qu’est-ce que vous venez faire là ? C’était intéressant de voir les nouvelles technologies, tous les procédés industriels qui étaient certainement au stade de prototypes, mais qui étaient déjà cette vision très industrielle des choses, mais qui finalement, a aussi un impact dans mon métier.

La langue française est partie intégrante de votre métier. Il y a maintenant un petit rituel dans ce podcast pour chaque invité, c’est de connaître le mot ou l’expression peu usitée que vous appréciez particulièrement.

Pour la transparence totale, quand vous m’avez envoyé cette question. Je me suis dit, bon sang de bois, quelle est mon expression peu usitée ? Il y a une expression que j’aime bien, c’est « guerre picrocholine ». J’aime bien cette expression. Je l’utilise rarement, je le confesse, mais je l’utilise de temps en temps, notamment quand je vois que certains clients ont envie d’en découdre sur des petites choses. Parfois, je leur dis, il faut avoir une attitude plus offensive, mais parfois, et ça se voit dans le secteur des technologies paradoxalement, ce sont des industries qui peuvent bien aimer le combat judiciaire et il faut arriver à montrer à son client, l’autre voie que la voie juridictionnelle. Ce terme est intéressant pour ça et j’aime ce panache.

Vous pouvez précisez ?

Guerre picrocholine qui vient de Rabelais. Le mot en lui-même est extraordinaire parce que c’est une agglomérée de Grec ancien. On parle de langue française, là, c’est tout le côté technique, extrêmement sophistiqué de la langue française, qui arrive à inventer des termes saugrenus, mais qui qualifient quelque chose de très précis. C’est la guerre déclenchée, pour des motifs futiles. Je trouve ça génial et c’est aussi une façon d’aborder le monde qui est très iconique. Quand vous voyez l’inverse qui est plutôt la langue anglaise, que j’apprécie aussi beaucoup, qui est plus sur des compositions de mots pour créer une nouvelle expression, alors que la langue française va essayer de chercher le mot. Et il y a ce côté, audacieux, le mot est peut-être mal choisi, mais il y a ce côté flamboyant qui me plaît bien aussi de temps en temps. Il faut en mettre un peu parfois de flamboyant dans la vie. Guerre picrocholine, effectivement.

À l’inverse, quel type de langage à l’oral n’appréciez-vous pas beaucoup ?

Ça peut paraître bizarre, mais c’est l’erreur que j’entends de moins en moins, mais je l’entends quand même de temps en temps, sur primer. Primer sur. Les gens aiment mettre sur après primer. C’est quelque chose auquel initialement, je ne prêtais pas attention, mais c’est en licence de droit à Avignon, où une professeure était extrêmement gênée par ce tic qu’avaient certains étudiants. Par effet de transfert, je l’ai pris à mon compte et à chaque fois que j’entends primer sur, mais pourquoi primer sur ? Primer déjà, intègre cette notion de sûr. Pourquoi rajouter ce nom après ? Ça peut paraître bizarre, mais je me suis beaucoup creusé la tête pour cette question, vous êtes dur. Primer sur peut-être la faute qui peut me déranger, mais je ne suis pas un intégriste du langage.

L’idée, c’est d’essayer de s’améliorer et grâce à vous, maintenant, on va éviter de faire certaines erreurs. Pour conclure cet épisode, y a-t-il une question à laquelle vous aimeriez répondre et que je n’aurais pas posée ?

Ça serait une question liée à ce que l’on traverse actuellement. Comment je vois, en tant que jeune avocat, la crise actuelle ? Est-ce que je suis inquiet ? Naturellement, on ne va pas se mentir, je pense que tout le monde a une inquiétude sur ce qui se passe actuellement, mais derrière les drames qui se nouent à l’heure actuelle, il y a toujours des opportunités, il y a toujours quelque chose qui se passe. C’est notre responsabilité en tant qu’avocat, d’animer cela. Il y a un vrai débat juridique légal au niveau sociétal, qui se pose à l’heure actuelle et il y a aussi de vrais besoins de la part des justiciables, que l’œuvre de justice continue, malgré la crise, malgré la toutes les restrictions que l’on peut voir, malgré les possibles confinements, malgré les couvre-feux, etc. On parlait des étudiants tout à l’heure, en tant que jeune professionnel et que jeune avocat qui tente une aventure entrepreneuriale avec cette activité indépendante, certes, il y a une inquiétude, il peut y avoir aussi une angoisse, il faut être honnête avec soi-même, mais il y a aussi un espoir. Cette crise ne durera pas indéfiniment et plus que jamais, la profession d’avocat est extrêmement pertinente et elle montre sa pertinence. 

D’une part, pour accompagner, je pense aux entreprises, je pense à mes confrères spécialisés en procédures collectives qui ont un travail majeur d’accompagner ces entrepreneurs, qui, malheureusement, souffrent, jusque parfois dans leur chaire de ce qui se passe actuellement. D’accompagner aussi ceux qui entreprennent. J’ai la fierté d’accompagner des startups notamment dans le secteur du spatial, qui pourtant, pourraient dire en ce moment, ces grands investissements risqués ce n’est peut-être pas le bon moment, pourtant, si. Les gens gardent la confiance et ça, c’est la chose la plus importante. Si j’avais une question de choix, ça serait comment ça serait ça. Ça serait, comment j’aborde cette crise du Covid ? Il y a une gravité, une peur tout à fait naturelle, mais je pense qu’il faut avoir cette confiance, parce qu’il y a d’autres jours qui arriveront. Ça peut paraître un peu cliché de dire ça, mais c’est vrai. On entend dans les médias toute la journée, on nous rabâche, on compte les morts, on compte les contaminés, etc. Il y a un après ça, l’humanité, c’est d’arriver à surmonter ces crises, sans nier la réalité actuelle qui est très grave. Pour un jeune avocat, c’est aussi une période charnière et pour tout le monde, c’est une période charnière dans sa vie, mais c’est vrai que la profession d’avocat montre sa pertinence dans cette période. Tant pour la société que pour l’individu qui est frappé par la vie et spécifiquement par cette crise.

Suite à cet enregistrement, si des personnes souhaitent prendre contact avec vous, comment doivent-elles faire ?

J’ai la chance d’avoir un prénom comme vous le faisiez observer qui est assez rare. Vous tapez Numa Isnard sur Google, vous trouvez vite la page LinkedIn. Pour les plus connectés de vos auditeurs, il y a SPACEAVOCAT sur Instagram que vous pouvez suivre avec grand plaisir. Sur Internet, ils trouveront mes coordonnées facilement. Ça ne pose aucun souci.

Je vous remercie pour cet entretien et je vous souhaite une bonne continuation.

Merci à vous.

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